L'INTERLINGUA ET LA LINGUISTIQUE FONCTIONNELLE
par Jeanne MARTINET
Fontenay-aux-Roses
L'INTERLINGUA ET LA LINGUISTIQUE FONCTIONNELLE
par Jeanne MARTINET
Fontenay-aux-RosesLe développement des travaux et des recherches touchant à la création et la diffusion de langues artificielles donne lieu à la constitution d'une discipline qui se donne leur étude pont objet : l'interlinguistique. On écartera foot d'abord le probleme de terminologie soulevé par le choix d'un terme propre a désigner ces langues. "Artificiel", s'opposant à "naturel" a été écarte, l'accent étant mis sur le caractère "auxiliaire" d'une langue qui ne prend pas la place d'une langue maternelle, mais permet la communication internationale entre sujets de langues différentes, par exemple un suédois et un italien.
La paire planned languages vs ethnic languages, utilisée, par exemple, dans l'ouvrage lnterlinguistics : aspects of the science of planned languages / ed. Klaus Schubert, Dan Maxwell, Berlin, New York: Mouton de Gruyter, 1989 ne nous paraît pas plus satisfaisante : en effet, quelle langue écrite n'a pas été soumise à la planification de générations de grammairiens et l'on ne saurait ignorer, entre autres, l' entreprise de la Pléiade et la Défense et illustration de la langue française de Du Bellay.
D'autre part on se demande à quelle ethnie rattacher dans le monde moderne le français parlé non seulement dans l'hexagone, mais en Suisse, en Belgique, au Canada, en Afrique. Question qui se pose à propos de toute langue largement diffusée. Langues artificielles ne gênait pas André Martinet en 1946, alors que l'interlingua était encore en construction.
Huit ans auparavant, en 1938, il faisait à Reims deux conférences sous le titre A la recherche d'une langue universelle, opposant les langues philosophiques a priori, de Descartes ou Leibnitz, et les langues a posteriori, construites sur des modèles empruntés aux langues naturelles. Quel que soit le terme adopté pour s'y référer, ces langues existent, elles présentent la double articulation en unités signifiantes et distinctives et répondent donc a la definition qu' André Martinet donne d'une langue. Il est donc légitime que leur étude retienne l' attention des linguistes et que "l'interlinguistique" soit reconnue comme une branche de la linguistique.
On rappellera que l'interlingua, fruit des travaux menés pendant vingt-cinq ans par l'lnternational Auxiliary Language Association (IALA, créé en 1924) est apparu officiellement en 1951, avec l'lnterlingua-English Dictionary et lnterlingua a grammar of the international language, prepared by Alexander Gode and Hugh E. Blair, publiés l'un et l'autre chez Storm Publishers, New York. (Nous faisons d"'interlingua" un masculin, les noms de langues, en français, étant du masculin).
Quel lien entre l'interlingua et la linguistique fonctionnelle ? André Martinet, bien sûr. Mais il a quitté IALA en 1949, après en avoir dirige les travaux pendant près de trois ans et l'on peut donc s'interroger sur ce qui loi revient dans le produit final offert au public deux ans plus tard. On peut s'en faire une idée en se reportant à ses ecrits, en particulier le compte-rendu des ouvrages ci-dessus, paru dans Word, vol.8, N° 2, août 1952. On rappellera qu'en 51, il n'était pas question de linguistique fonctionnelle, mais de structuralisme. Toutefois dès les premiers écrits de l'École de Prague, les deux adjectifs structural et fonctionnel sont associés, comme il le sont à peu près constamment chez A.M. et il n'a pas attendu le lancement d'une linguistique fonctionnelle pour être, en toutes choses, foncièrement fonctionnaliste ce qui allait de pair chez lui avec un réalisme non moins foncier.
A l'heure actuelle, comment peut-on évaluer l'interlingua d'un point de vue fonctionnaliste?
Le premier point, crucial, soulevé par André Martinet, concerne le "vrai problème", à savoir, convaincre le monde qu'il a besoin d'une langue auxiliaire, problème trop complexe pour être résolu par un corps de spécialistes de linguistique. "L'erreur partagée par presque tous les construteurs de langues est de croire à une demande alors qu'il n'y en a pratiquement pas". De ce point de vue, l'interlingua n'a pas progressé et même si des mécènes ont apporté leur soutien à l'UMI (Union Mundial pro lnterlingua, créé en 1955 à Tours), aucun des grands organismes internationaux n'a adopté l'interlingua, non plus d'ailleurs que toute autre langue auxiliaire. Tout au plus a-t-on recueilli la sympathie de l'Unesco. L'enseignement de la langue n'a pas trouvé de place dans les programmes officiels d'enseignement, sauf en Suède, grâce au talent et à la ténacité d'Ingvar Stenström.
Des cours sont organisés, dans les sections nationales de l'UMI, de façon plus ou moins bénévole, mais beaucoup d'usagers de l'interlingua sont en quelque sorte autodidactes. Ils disposent pour cela de nombreux travaux d'intérêt pédagogique, accessibles sur internet. On signalera en particulier le manuel d'Ingvar Stenström, Interlingua, accompagné d'une cassette, qui presénte en 30 leçons une initiation suffisante pour parvenir à un usage actif de la langue .
L'interlingua mis en circulation en 1951 peut être décrit comme une langue auxiliaire tous usages, de même type fonctionnel que ses prédécesseurs.
Les recherches ont d'abord porté sur la collecte d'un vocabulaire international, extrait des langues-source : espagnol, portugais, italien, français, anglais, appel étant fait éventuellement à l'allemand et au russe au titre de langues de contrôle. André Martinet critique la technique qui consiste à opérer avec un "prototype étymologique", soit la forme supposée du mot antérieurement à l'éclatement du latin dans les diverses langues romanes. Pour loi, il faudrait être mieux informé que nous ne le sommes sur l'évolution phonologique des langues en cause.
"Peut-on être sûr", interroge-t-il, "que le lat. -u des finales de paroxytons, en français, était passé à o avant sa chute. Sinon, "lac" devrait étre lacu et non laco, "porc" porcu et non porco. Le recours à l'étymologie est inadéquat lorsqu'il s'agit de créer une langue auxiliaire moderne. Soit interlingua instrumento, ce qui est international est instrument-, racine utilisée sans autre addition en anglais, français, allemand, russe (cyrillique) et bien d'autres langues; synchroniquement -o n'est rien d'autre qu'une particularité du roman méridional. Tout comme l'absence du premier n dans l'italien istrumento n'est rien d'autre qu'une déviation italienne de la forme internationale. Sans dante pourraiton faire valoir que le mot sonnera mieux avec une voyelle finale, que les Espagnols, les Italiens, les Polynésiens et bien d'autres auraient des difficultés à prononcer le groupe final -nt, et que si la necessire d'une voyelle finale s'impose, -o sera plus "naturelle" que toute autre".
André Martinet dénonce encore les préférences subjectives "for archaic forms masquerading as scientific rigor". Il souligne le caractère essentiellement néo-latin du vocabulaire. Encore aujourd'hui ce parti pris roman (Romance bias) continue de s'affirmer. Pour certains, l'interlingua devrait être le medium d'un bloc roman comprenant d'une part les langues nationales et les parlers régionaux de l'Europe méridionale et d'autre part l'Amérique du sud. Ce bloc romanophone serait de taille à contrebalancer l'hégémonie de l'anglais. Et c'est bien le désir de mettre l'anglais en échec, au titre de langue internationale, qui pousse certains à s'investir dans l'interlingua. (Peut-être est-il bon de rappeler que selon les statuts de 1954, l'Union Mundial pro Interlingua est neutre en matière politique et religieuse).
Dans un article paru dans Confluentes, avril-juin 2003, N°2, vol.2, sous le titre "Le particulas grammatical de interlingua", Stanley A. Mulaik regroupe sous cette appellation les articles, les conjonctions, les démonstratifs, les pronoms, certains adverbes courants, et les verbes auxiliaires qui "rendent possible l'emploi des mots du vocabulaire d'une langue dans des phrases et des expressions porteuses de sens." Devant la difficulté à trouver pour de telles unités un "prototype étymologique", Alexander Gode s'était rabattu sur le latin pur et simple ; d'où les sed, subinde, etc dénoncés par André Martinet, et d'ailleurs doublés en plusieurs cas, dans le lnterlingua-English Dictionary par des formes empruntées à tene ou tene langue romane, d'où mais, sovente, présentées entre crochets carrés, une indication qu'il s'agit de "mots employés dans une des principales langues auxiliaires, qui ne sont pas incompatibles avec les principes d'élaboration du dictionnaire, sans en être nécessairement un produit".
Pour résoudre le problème posé par la forme à donner à ces mots, Stanley A. Mulaik a eu l'idée d'élargir le champ des langues sourées au roumain et au catalan. Il propose ainsi une liste de 180 mots ou expressions pour chacun desquels il présente dans des tableaux les formes en interlingua, latin, anglais, espagnol, français, italien, portugais, catalan, roumain. Reste à voir l'usage qui en est fait par les interlinguaphones. On constate des figements. Tel qui à appris sed dans ses débuts continue de l'employer dans des écrits par ailleurs d'allure très moderne.
L'interlingua court-il un danger de dialectalisation, ainsi que certains le craignent? Peut-être, dans la mesure où les gens se rencontrent dans le cadre de sections nationales de l'Union Mundial pro Interlingua, et peuvent adopter des calques de leurs langues nationales. Ce danger devrait être neutralisé par les échanges internationaux, au cours, par exemple des réunions qui se tiennent tous les deux ans en divers pays, mais ceux-ci ne soul pas aussi nombreux qu'on pourrait le souhaiter, pour des raisons matérielles qu'il est facile d'imaginer : coût des voyages d'un continent à un autre, possibilité de se libérer aux mêmes dates, capacité à supporter des conditions climatiques inhabituelles.
Il est intéressant, une fois écartées ces difficultés, de rechercher sur quels points la structure de l'interlingua présente des fragilités qui l'exposent à des contaminations par les langues nationales, on maternelles, de ceux qui y ont recours. Nous ne nous arrêterons pas aux problèmes de vocabulaire et aux faux amis, mais nous nous tournerons plutôt du côté de la grammaire. On nous dit qu'elle est simple et facile et il semble bien en être ainsi à première vué. Rédigée en anglais, elle s'adresse prioritairement à des anglophones et c'est en référence à l'anglais que sont presentées les "parties du discours", ainsi que les points sur lesquels il y à identité ou divergenée entre les deux langues. Pas de genre grammatical. Pas de redondance dans l'expression du pluriel, marqué par un s dans le nom uniquement: le belle feminaas se promena... Donc, pas de problème d'accord. Pas de déesinences personnelles pour le verbe, la personne (1,2 ou 3 singulier ou pluriel) est exprimée par le sujet, nom ou pronom personnel.
Dans l'entrée de l'Interlingua-English Dictionary, le verbe apparaît sous la forme de l'infinitif, en -r, le thème verbal pouvant être en a, crear, e, vider ou i, audir, d'où les participes présents, en -nte: creante, vidente, audiente (noter le -e- de audiente), et les participes passés en -te: create, vidite, audite. La conjugaison comporte une voix active et une voix passive et quatre temps simples (present, imperfect (past), future, conditional) et quatre temps composés (present perfect, past perfect (pluperfect), future perfect, conditional perfect). Il n'y à pas de distinction entre "temps" et "modes", le conditionnel étant simplement présenté après le futur.
Le problème que je me propose d'aborder est relui de l'appréhension du temps révolu et des distinctions qui peuvent être exprimées en interlingua à ce propos. Me référant à l'analyse axiologique des modalités de temps par André Martinet dans la Grammaire fonctionnelle du français, §3.7, je m'efforcerai de dégager les valeurs des modalités de temps en interlingua en opposant l'imperfect et le present perfect. Selon André Martinet, "les modalités de temps situent selon l'axe du temps les procès indiqués par les monèmes verbaux. Les procès sont normalement situés par rapport au moment o`u a lieu l'acte de parole. Ce moment sert d'origine des temps". Par ailleurs, A.M. dégage et oppose une valeur 'non limité' (ex. Il pêchait le thon) à une valeur 'cerné' (ex. A cet instant, une vague énorme s'abattit sur le pont). En d'autres termes, on peut opposer les valeurs 'duratif' et 'ponctuel'. La valeur d'action accomplie "se manifeste dans des éenoncés comme J'ai fini, Il est mort, lorsque le syntagme parfait n'y est accompagné d'aucune spécification temporelle" (GFF, §3.38). Or, en français contemporain, l'accompli n'est pas toujours distingué du 'cerné', et l'on entendra normalement Une vague s'est abattue sur le pont.
En interlingua, l'imperfect, traduit en anglais, dans la Grammar, par un "preterit" anglais : io videva = "I saw", a, selon les cas et les contextes l'une ou l'autre valeur. Il n'y à donc pas distinction entre ces deux valeurs:
Pierre H. nasceva in Olley le 8 de junio 1925
"Pierre H. naquit à Olley le 8 juin 1925"
Ille abandonava in hasta su pois natal Romania, que suffreva sub le regime de Ceausescu = "Il abandonna en hâte son pays natal, la Roumanie, qui souffrait sous le régime de Ceausescu." Dans ce dernier exemple, l'imperfect est employé une fois avec une valeur cerné', ponctuelle : abandonava, pois avec une valeur 'non limité', durative: suffreva.En revanché, la distinction 'accompli' - 'non accompli' semble fonctionner régulièrement, mais de façon parfois assez subtile, comme dans une biographie par Thomas Beinstrup, rédacteur en chef de Panorama, l'organe de l'Union Mundial pro Interlingua. Dans l'ensemble, le texte est écrit à l'imperfect, à l'exception de quatre present perfect:
ille ha participate in quasi omne editiones..., "Il à participé à pratiquement toutes les éditions...,"
ille ha usate horas e ancora horas pro transcriber..., "il à passé des heures et encore des heures pour transcrire ..."
ille ha "nettate" filas computatorial..., "Il à mis sur le net des listes..."A.P. ha essite inevalutabile in le preparationes del ... manuscriptos... "A.P. à été inappréciable dans la préparation des manuscrits..."
Il semble bien dans ces exemples que, ainsi qu 'il est dit dans la Grammaire (§106), "le perfect est synonyme d'un simple passé." On aurait donc affaire à des variantes stylistiques.
Toutefois, la valeur "accompli" apparaît nettement dans Le grande bibliotheca ... ha aperite un section special pro obras in interlingua, "La grande bibliothèque ... à ouvert une section spéciale pour les ouvrages in interlingua".
Dans ce denuer exemple, ce qui est misen valeur est le fait que la section interlingua existe.
On peut penser que les utilisateurs d'interlingua risquent d'être influencés, dans leur choix d'un past (io videva) ou d'un present perfect (io ha vidite) par la structure de leur langue maternelle.
XXIXe Colloque SILF Communication de Jeanne MARTINET : L'interlingua et la linguistique fonctionnelle.
INTERLINGUA
langue auxiliaire
artificiel naturel
planned languages ethnic languagesA la recherche d'une langue universelle
International Auxiliary Language Association (I.A.L.A.)
UMI (Union Mundial pro Interlingua)Ingvar Stenström
lacu/laco porcu/porco
instrumento instrument
istrumento
sed subinde mais sovente
le belle feminas se promenaInfinitif: crea-r vide-r audi-r
Participe prént:
crea-nte vide-nte audi-e-nteParticipe passé
crea-te vidi-te audi-tepresent present perfect
imperfect (past) pastperfect
future future perfect
conditional conditional perfectvaleur 'non limité, ("duratif")'
Il pêchait le thonvaleur 'cerné', ("ponctuel"):
A cet instant. une vague énorme s'abattit sur le pont.valeur d'action accomplie
J'ai fini. Il est mort.Une vague s'est abattue sur le pont
Imperfect="preterit" anglais
io videva = I saw
Interlinguistas francophone: Traduction del discurso de Jeanne Martinet, o al minus partes de illo, son benvenite!Lege etiam:
• XXIXe Colloquio International de Linguistica Functional, Helsinki in septembre 2005. Visita de Jeanne Martinet a Allan e Brita-Lisa Kiviaho, AFIL - Association Finlandese pro Interlingua. André e Jeanne Martinet e Berke Vardar, un linguista distinguite turc - un bon amico de Martinets - in le Universitate de Sorbonne in 1988.
• Jeanne Martinet. Presidente del UIF - Union Interlinguiste Francese. Alicun libros e articulos
Actualisate le 2007-07-23
![]()
Administrator de iste sito:
--------------------------
Allan Kiviaho
SILY - Suomen Interlinguayhdistys ry.
FILF - Föreningen för Interlingua i Finland
AFIL - Association Finlandese pro Interlingua
Kivimäentie 16 E. FIN-01620 VANTAA. Finlandia